Un dessin au bic fait dans le métro et un petit texte... en attendant de finir les gros boulots!

sept

*- Eh bien ? Tu as vraiment du mal, aujourd’hui. Tu ne peux pas faire mieux que ça ?
J’essaie, répond Sept.
Sa voix est tranquille est sincère. Pourtant, Emilie se sent de plus en plus mal à l’aise. Les pâles émotions de la créature déteignent sur elle, petit à petit. En soufflant, elle pose son stylauto et se carre dans son fauteuil.
- Quelque chose te tracasse, déclare-t-elle sans douceur.
En effet.
- Il serait bien de régler ça maintenant. J’en ai assez de ces brouillons. A quoi tu penses ?
A la destruction de Six A.
Ça a au moins le mérite d’être clair. Emilie retient sa respiration.
- Que ressens-tu à ce sujet ?
Elle a adopté une voix calme – calme qu’elle est pourtant loin de ressentir.
Je ne sais pas. Je suis intrigué. Une question me revient sans cesse.
- Quelle question ? finit-elle par demander, en se cachant derrière une barrière d’ennui affecté.
Le cyborg lève la tête et l’observe une seconde.
Pourquoi ?
Emilie joue avec ses mains afin de dissimuler leur très léger tremblement.
- Pourquoi quoi ? fait-elle, pour gagner du temps.
Pourquoi la détruire ? répond Sept sans rien manifester.
- C’est la CIEC (Commission Internationale d’Ethique Cybernétique) qui a décidé ça, Sept. Il ne nous appartient pas de discuter.
Je ne discute pas. Je veux seulement savoir.
- En quoi ça t’avancera ? Et puis, oh, tu le sais très bien, pourquoi.
Dites-le-moi.
Emilie prend une grande inspiration.
- C’est parce qu’elle était enceinte. Tu étais au courant.
Le cyborg reste silencieux un moment. Emilie, tendue, continue de jouer avec ses mains comme si elle n’avait rien d’autre à faire. Elle sait parfaitement simuler cet agacement pour les facéties de Sept, sans vraiment savoir si cela lui est d’aucun secours.
Est-ce un crime ? demande-t-il finalement.
- Oh, Sept, tu as de ces questions ! souffle-t-elle avec exaspération. Bien sûr que non, ce n’est pas un crime. Mais…
Si ce n’est pas un crime, pourquoi la détruire ?
Les lèvres d’Emilie se tordent. Elle déteste profondément ces moments où le cyborg se comporte comme un enfant.
- C’est contraire aux lois de l’éthique cybernétique, voilà tout, lâche-t-elle. La Charte précise que les êtres fabriqués n’ont pas le droit de donner naissance. Les scientifiques chargés de la création de Six A sont en prison à cause de ça, maintenant.
Ils auraient pu simplement enlever l’enfant. La technologie le permet, de façon très simple.
- Eh bien ils ont jugé bon d’aller plus loin. Et il ne nous appartient pas de discuter ces décisions. Est-ce qu’on peut reprendre ?
Que va-t-il se passer pour Six B ?
- Ce qu’il va se passer ? Mais il va continuer son travail, tout simplement. Que veux-tu qu’il fasse ? Qu’il intente un procès à la CIEC ?
Emilie se met à rire de sa propre plaisanterie. En fait, ce n’est pas très drôle.
Il a été privé de sa compagne, note le cyborg.
- Oui, il en a été privé. Mais ça arrive à tout le monde, tu sais. Les êtres humains aussi perdent parfois leur compagne ou leur compagnon. Et ils n’en blâment personne.
Même quand il s’agit d’une destruction ordonnée ?
Emilie s’agite dans son fauteuil.
- Ecoute, Sept… il faut que tu acceptes tout ça. Nos lois et nos jugements se font en fonction de données très vastes, auxquelles tu n’auras jamais accès ici. Il s’agit de concilier un tout, en prenant énormément de choses en compte. C’est pour cela que la Commission existe. Parce qu’il faut un organisme chargé de recueillir ces données, de les analyser, et de prendre les bonnes décisions.
Les bonnes décisions ? Etait-ce une bonne décision de détruire également Sept A, qui n’a absolument commis aucun crime à part celui d’avoir été créée ?
Emilie se fige. Voilà donc où il voulait en venir. Réfléchis, réfléchis.
- Il n’y a jamais eu de Sept A, déclare-t-elle, glaciale.
Non. Elle n’a pas vécu assez longtemps pour sortir du laboratoire et porter un nom officiellement. Mais les Créas l’appelaient ainsi. Et elle a été Eveillée en même temps que moi. J’aurais dû être Sept B. Et non Sept tout court.
La voix est tranquille, sans timbre, comme toujours. Pourtant, Emilie se sent saisie.
- La Commission a décidé la destruction de tous les Cyborgs femelles capables d’enfanter, dit-elle. Nous n’avons pas pu discuter. Personne ne voulait détruire ta compagne, Sept. Mais c’est ainsi, après ce qui est arrivé à Six A. Les scandales ont acquis une telle ampleur à travers le monde que les conflits ont menacé. Pour les apaiser, il a fallu contenter les Grandes Autorités. Et je t’explique tout ça d’une façon très simple, très succincte… mais les décisions n’ont été prises qu’au bout de plusieurs mois de discussions et négociations. Pour rétablir le calme, il a fallu détruire les Cyborgs femelles les plus évoluées : Six A et Sept A, les seules capables de procréer.
Je comprends certaines choses. Mais pourquoi manifester une telle virulence envers la procréation ? Les Humains sont-ils donc les seuls à posséder ce droit, et à vouloir à tout prix le garder pour eux ?
- Je ne sais pas, avoue-t-elle. Je suppose que d’une certaine façon, il est insupportable aux êtres Humains de concevoir qu’à leur instar, une créature fabriquée soit capable d’en engendrer d’autres de façon naturelle.
Ce qui les conduit donc à détruire purement et simplement des êtres pensants qu’ils ont eux-mêmes fait naître.
- Cette conversation ne mène nulle part, Sept, lance Emilie, agacée. Je n’ai aucun pouvoir et je ne ramènerai aucun cyborg détruit à sa presque-vie. Si tu veux m’apitoyer, ça ne sert à rien.
Pardonnez-moi. Mais les questions sont nombreuses, et j’éprouve des difficultés à tout démêler.
- Est-ce que tu pourrais mettre tout ça de côté le temps que je termine mon travail ?
Emilie tente de se montrer aimable, mais l’effet est raté. Tout son corps semble contracté.
Je vais essayer. Mes pensées sont en désordre.
Elle pousse un soupir exaspéré et se remet à l’étude, dépourvue de bonne volonté, l’esprit saturé de l’image d’un cyborg femelle envoyé à l’incinérateur en se débattant à peine.*