Une petite chose rapide et moyenne, je vous laisse juger.

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Sur le réseau, tout le monde ne parle plus que de l’Arche de Noé.

L’Arche de Noé prime sur tout. L’Arche de Noé est absolument tout.

Rien ne doit lui faire obstacle.

C’est le plan ultime pour contrer l’horrible menace que fait peser l’organisation des Anges Gardiens.

Tout le monde y croit. Tout le monde doit y croire.

Su marche tranquillement, ces images qu’il a vues et revues en tête. Il se demande à quel point tout ça est vrai. Incroyable comme les nouvelles semblent sans fondement et irréelles, parfois. Cette histoire d’apocalypse, c’est bien trop pour son imagination. Comment se figurer tout ce monde réduit en poussière ? Cesserait-il tout simplement d’exister, aussi facilement, après des milliards d’années à évoluer et bourdonner de vie ?

Il serre son porte-documents dans ses mains. Ce n’est plus à la mode depuis bien longtemps, mais Su aime écrire, tandis que la plupart des gens n’ont jamais appris. C’est bien plus agréable à l’œil, une écriture fine et déliée sur un beau papier. Ça coûte cher, c’est vrai, mais ça en vaut la peine. Et le prix de l’écriture n’est pas grand-chose, comparé à celui de la vie.

Su s’est posé beaucoup de questions à propos de l’Arche de Noé et de ses promesses. D’après les médias, dans leur cafouillage d’informations toutes plus vraisemblables ou invraisemblables les unes que les autres, seuls trois millions d’individus, férocement sélectionnés pour leurs capacités d’adaptation, leur intelligence et leur santé, seront sauvés par l’Arche de Noé. Trois millions ! un nombre dérisoire. Surtout lorsqu’on est trente milliards.

Su sait parfaitement que lui, en tout cas, ne sera jamais sélectionné. Il souffre d’un asthme violent qui a triomphé de tous les traitements. C’est pour cette raison qu’il est obligé d’emprunter les longues avenues garanties non polluées, pour lesquelles il paye un abonnement exorbitant.

Par chance, en cet après-midi lumineux, les immenses tubes de verre qui parcourent Shanghai IV sont presque vides. Les grands arbres exhalent leur fraîcheur et le soleil fait briller les parois translucides. Su peut respirer et faire son exercice quotidien sans aucune gêne. En plus d’être asthmatique, il a le cœur fragile, ce qui l’oblige à marcher au moins une heure chaque jour dans un environnement GNP. Il en profite souvent pour s’asseoir sur un banc et écrire un peu.

Il est presque 18 heures lorsque Su reprend le chemin de la maison. Ses parents habitent le Boulevard du Général Yuan, où des centaines de gratte-ciel se frottent les uns aux autres. Les couloirs GNP n’arrivent pas jusque-là, et il est obligé de porter son masque anti-pollution sur quelques dizaines de mètres. Il passe le porche de l’immeuble et prend l’ascenseur. 257ème étage. Il a le temps de réfléchir.

Qui peut être certain, se demande-t-il, que des bombes ont été effectivement posées dans le monde entier, par milliers ? Les a-t-on seulement retrouvées ? Ou bien toutes ces nouvelles de découvertes sont-elles des canulars ? Il paraît qu’il y en aurait 12 000. Pas une de plus ni de moins. Tellement puissantes et efficacement répandues qu’elles feraient couler les continents. Su en a discuté avec ses amis de la Faculté, mais personne ne semble capable d’évaluer l’ampleur de la situation. Seul le professeur Tang a émis l’hypothèse que les bombes soient ces nouveaux gadgets à hydrogène modifié qui peuvent exploser en masse.

Les Anges Gardiens, ce sont vraiment des gens bizarres et secrets, apparemment. D’ailleurs, si par miracle l’un d’eux n’avait été accidentellement capturé et emprisonné – et là encore, le mystère plane quant à la découverte des faits – qui aurait bien pu deviner ce qu’ils tramaient ? Malgré des centaines d’attentats à leur actif, si l’on en croit les médias là encore, ils ont toujours réussi à disparaître un moment, pour revenir et frapper encore plus fort.

Su se pose beaucoup de questions en rentrant chez lui.

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