*
- Allez, avance.

Jem’s passe devant le garde, et poursuit sa route comme s’il n’agissait que par lui-même. C’est son motto, après tout. Personne ne le commande. Il est le seul maître de ses actions, et pas même la prison ne pourra changer ce caractère.

Il emprunte le couloir sombre et sale, avec ses tuyauteries apparentes et ses lourdes taches d’humidité dégoulinantes. Il renifle et observe. Cet endroit ne lui convient pas pour l’instant, mais il saura s’y adapter. Rien ne presse, Jem’s est conciliant.

Le garde derrière lui est armé de la vieille matraque électrique qui traîne depuis des décennies dans les prisons et chez les policiers. C’est une arme misérable, presque risible. Cependant, Jem’s sait très bien qu’il n’y a pas que ça qui l’empêche de courir vers sa liberté. A part ce garde qui le suit, l’établissement est occupé par des dizaines de systèmes ultra-performants qui détecteront la moindre fuite et le réduiront à l’état de légume en moins d’une seconde s’il tente quoi que ce soit. C’est ainsi, d’être condamné à la Prison Psychique, comme on l’appelle. On se frotte à des mécanismes qu’un Citoyen ne soupçonnerait même pas d’exister.

Mais Jem’s n’a pas peur. Il se dit que de toute façon, il ne se laissera pas faire. Jem’s est seul maître de son destin. Et si son destin c’est de sortir, comme il l’a décidé, eh bien il sortira. Peut-être pas tout de suite, ni très facilement, mais il sortira.

Le couloir débouche sur une vaste entrée tout aussi sombre et sale, encadrée par deux hommes. Ceux-là ne sont pas des gardes de prison comme Jem’s en a souvent vu, ni comme celui qui est toujours collé à ses basques. Ils portent un uniforme bleu foncé, rehaussé de noir et de blanc, qui lui rappelle une vieille image toute grise datant de plusieurs siècles, montrant des membres d’une sorte d’organisation nommée Gestapo. Jem’s est très cultivé, et il se dit que si ces types sont aussi sympathiques que ceux de cette Gestapo, son séjour risque d’être moins agréable que prévu. Jem’s ne dira rien. Jem’s n’a rien fait de mal. C’est une erreur, s’il est ici. Alors, rien à craindre.

Le garde l’arrête en le tenant par l’épaule. Jem’s fait cliqueter ses menottes. Les deux membres de la Gestapo s’approchent et viennent l’entourer, chacun d’un côté. Tout à coup, Jem’s a une révélation. Cet uniforme, c’est celui de la PoPsy, tout simplement. Ça ne peut pas être autre chose. Même s’il n’a jamais vu la PoPsy, Jem’s en est persuadé. Fasciné par leur aspect rébarbatif et inquiétant, il se laisse mener. Il veut seulement savoir comment ils sont. Personne ne le dirige, Jem’s est seul maître de ses actions.

La Gestapo le mène dans d’autres couloirs derrière l’énorme porte de métal. Le garde est resté en arrière. Il n’a même pas dit au revoir, songe Jem’s. Tant pis, il va sans doute rencontrer d’autres personnes dans cette nouvelle prison. On se fait toujours plein d’amis, en prison.

Les couloirs défilent et défilent. Ils sont lugubres et sentent l’hôpital. Parfois, les néons défectueux clignotent et crépitent, répandant par intermittence leur lumière verdâtre. Jem’s n’aime pas du tout cet endroit. Mais Jem’s est conciliant. Il s’adaptera.

Il y a beaucoup de portes, dans cet endroit. Ce sont des portes blindées qui ne laissent passer aucun bruit. D’ailleurs, à part celui de leurs pas, Jem’s n’entend rien du tout. Ça non plus, ça ne lui plaît pas. Mais il réfléchit et se dit que le silence, après tout, c’est reposant. Dans sa prison d’avant, il y avait un névropathe dans la cellule voisine qui était capable de hurler pendant une heure entière sans s’arrêter. Jem’s hausse les épaules. Non, le silence, c’est bien.

Les portes se succèdent toujours. Jem’s se dit qu’il y en a sûrement des milliers. Il a passé des tas de couloirs déjà, bifurqué dans tous les sens possibles, et il est perdu. Ici, tout se ressemble. Tant pis, Jem’s apprendra bien à se repérer un jour.

Finalement, la Gestapo s’arrête devant une porte. Rien ne la distingue des autres. C’est juste une porte. L’un des policiers l’ouvre à l’aide d’une clé toute simple qu’il glisse dans la serrure. Puis il entraîne Jem’s avec lui.

La pièce est très propre et très blanche. Elle sent elle aussi l’hôpital. Il n’y a qu’un lit tout simple, un bureau avec une chaise, et dans un coin, des toilettes avec un lavabo et une douche. Tout est blanc. Jem’s a du mal à distinguer tous les objets d’abord, mais qu’à cela ne tienne, il s’habituera. Il aurait voulu une fenêtre, mais il n’y en a pas.

Policier numéro un lui ordonne de se déshabiller, et Jem’s s’exécute. Non pas qu’il obéisse, mais Jem’s a chaud. C’est normal de se déshabiller. Puis on le mène à la douche, dans laquelle il passe une minute à peine. Policier numéro deux le savonne et lui passe un shampooing très vite, avant de sortir un rasoir et de lui dégarnir complètement le crâne et le menton. Jem’s se sent tout nu. Mais les poils, finalement, ce n’est pas pratique. Policier numéro un lui tend des habits blancs et il les enfile. Il les trouve doux et seyants.

La Gestapo le laisse seul, finalement, après avoir ôté ses menottes. Jem’s inspecte sa nouvelle cellule, qui n’a rien à voir avec les précédentes. D’abord, il ne la partage avec personne. Ensuite, elle est propre et bien fournie. Il fouille dans les étranges tiroirs incrustés dans les murs et trouve des choses étranges avec du papier et de l’encre. Jem’s est cultivé et sait que ce sont des livres. Il en a lu, une fois, mais c’était il y a longtemps.

Personne ne vient le voir durant ces premières heures. La porte toute blanche, sans serrure et sans poignée, qui se confond avec le mur, ne bouge pas d’un poil depuis que la Gestapo l’a refermée. Il n’y a aucun bruit dans sa cellule. Alors Jem’s se met à lire. Un peu plus tard, une ouverture apparaît dans un des murs et dépose un plateau-repas. Jem’s a très faim et il mange tout, mais la nourriture n’a pas beaucoup de goût. Il ne parvient pas à deviner ce que c’est.

Plus tard, la porte s’ouvre. Jem’s lève les yeux du célèbre livre de Nonoa Sakiah-ta, Ma Patrie, mon amie. Il n’a lu que quelques pages et espère pouvoir en découvrir davantage.

Une petite femme entre. Elle porte une longue blouse et a l’air autoritaire. Jem’s la regarde et elle lui ordonne de la suivre. Comme Jem’s est curieux, il la suit.

La femme n’a pas d’arme et elle est seule. Elle marche en faisant de petits pas bien réguliers et bien droits. Elle l’emmène dans d’autres couloirs, très loin, lui fait prendre plusieurs ascenseurs qui montent et descendent. Ils arrivent à un niveau très bas et très sombre, passent de larges pièces fermées par des baies vitrées, qui sont elles très éclairées, mais vides. Une salle de sport, une chambre immense, une autre avec un lit-cercueil et des appareils bizarres partout. Jem’s observe attentivement, mais un autre couloir surgit et les grandes salles restent derrière lui.

La femme s’arrête devant une porte et l’ouvre avec une petite clé. Elle fait signe à Jem’s d’entrer. C’est une grande salle blanche, avec deux grands fauteuils inclinables qui ressemblent à ceux des dentistes d’antan. Il y a des appareils et des instruments un peu partout. La femme dit à Jem’s de s’asseoir et de se détendre, et elle lui fait une piqûre dans la nuque. Jem’s sent le sommeil le gagner, mais sans parvenir à s’endormir tout à fait. Il sent que la femme creuse dans son crâne et lui implante quelque chose, puis qu’elle renouvelle l’opération sur ses bras et ses jambes. Il se réveille plus tard avec des sensations de lourdeur là où elle a implanté. Mais Jem’s est conciliant, et il s’adaptera.

Jem’s est toujours assis sur le fauteuil et attend. La femme a disparu un moment. Lorsqu’elle revient, deux hommes, en blouse blanche eux aussi, sont avec elle. Ils viennent vers Jem’s et observent ses implants. Puis ils hochent la tête et parlent de faire un essai.

La femme sort une sphère noire d’une de ses poches et la tient entre ses doigts. Jem’s est brutalement paralysé, à ne plus pouvoir respirer. Lorsqu’elle relâche la pression sur la petite sphère, il parvient de nouveau à bouger. Il suffoque un instant, mais il ne panique pas. Jem’s ne craint rien. Après tout, il n’a rien fait de mal.

Les deux hommes hochent la tête. Ils semblent satisfaits. La petite femme autoritaire leur adresse un sourire. Ils sortent et reviennent quelques instants après. Il y a un troisième homme avec eux.

Jem’s est conciliant et Jem’s n’a rien fait, mais le troisième homme lui inspire des craintes soudaines. Tout d’abord, ce n’est pas un homme. Jem’s le sait car il est cultivé. C’est un cyborg, alors que les cyborgs sont interdits depuis 219 ans par la loi Martain-55. Son visage est comme ravagé, il n’a ni bouche, ni nez, ses yeux sont dépourvus d’iris tout comme sa peau est dépourvue de poils. Ses oreilles sont tordues et pointues comme si son créateur avait voulu jouer avec. Son ossature est parfaite, parfaitement plate, sans aucune particularité. Mais ce qu’il y a de pire, c’est l’ampli-comm interdit incrusté sur son front. Jem’s n’en avait jamais vu en vrai. Il s’était dit que ça n’existe pas, ces choses-là.

Le cyborg se tient devant Jem’s, son visage artificiel et sans expression braqué sur lui. Ses yeux blancs sont comme morts. Jem’s voudrait s’enfuir de cette chose hideuse et inquiétante, mais son corps est paralysé.

Le cyborg s’assoit en face de lui, lentement. Il ne semble pas très rapide, et ça renforce son caractère inhumain. Jem’s frissonne et se sent mal. Ses yeux ne peuvent se détacher du blanc de ceux du cyborg. Du blanc plus blanc que celui de sa chambre, que celui de la pièce dans laquelle il se trouve. L’ampli-comm émet des pulsations, semblable au cœur encore battant extirpé d’un être vivant.


Jem’s n’a rien fait et Jem’s ne craint rien. Mais quand l’ampli atteint et déchire son esprit, il se met à hurler autant que tous les autres avant lui.

*